« Gouverner est un Métier » : quand un praticien africain transforme trente ans de terrain en doctrine de gouvernance

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Lansana Gagny SAKHO publie aux Éditions L'Harmattan Sénégal un ouvrage qui dépasse le témoignage pour poser les bases d'une pensée stratégique sur la transformation de l'État en Afrique.
Il existe, dans toute littérature de gouvernance, deux catégories d'ouvrages : ceux qu'écrivent les observateurs, et ceux qu'écrivent les bâtisseurs. « Gouverner est un Métier : Expériences, leçons et recommandations d'un praticien africain », signé Dr. Lansana Gagny SAKHO et publié aux Éditions L'Harmattan Sénégal en septembre 2026, appartient résolument à la seconde catégorie. Ce n'est pas une thèse universitaire, ni un catalogue de bonnes pratiques importées de l'OCDE. C'est quelque chose de plus rare : le récit structuré et lucide d'un homme qui a réellement gouverné des agences d'État, des institutions de service public, des organisations de portée continentale et qui a choisi de convertir cette expérience en doctrine.
Un diagnostic sans complaisance
Le Prologue donne immédiatement le ton : « L'Afrique n'a pas de problème de potentiel. Elle a un problème de méthode. » Les chiffres convoqués ne laissent guère de place à la réfutation : 30 % des réserves minérales mondiales, 60 % des terres arables non exploitées de la planète, la démographie la plus jeune du monde et pourtant seulement 6 % des investissements directs étrangers mondiaux, 16 % d'échanges intrarégionaux, moins de 10 % du PIB en industrie manufacturière.
Ce décalage n'est pas une malédiction géographique. C'est, pour l'auteur, le produit de choix institutionnels des choix qui ont favorisé la distribution sur la performance, la rhétorique de la souveraineté sur la construction patiente de la compétitivité. Et des choix, par définition, peuvent être défaits.
Une architecture en trois parties, vingt-six chapitres
L'ouvrage, préfacé par le Professeur Chérif Salif SY, progresse du particulier vers l'universel, du récit biographique vers la recommandation stratégique.
La Partie I — « Les Fondements d'un Parcours » (dix chapitres) retrace une trajectoire qui est elle-même une démonstration de méthode : de la formation d'ingénieur aux multinationales (Coca-Cola, Philip Morris, Colgate-Palmolive), du système des Nations Unies (ITC/UNCTAD-WTO) à la Fondation Bill & Melinda Gates. Ces chapitres montrent comment une vocation publique se forge dans la diversité des exigences et des cultures institutionnelles.
La Partie II — « Maîtrise du Monde & Transmission » (trois chapitres) traite de la souveraineté informationnelle et de l'intelligence économique avec une thèse centrale : la souveraineté n'est pas un discours, c'est une démonstration. La Corée du Sud était plus pauvre que le Ghana il y a cinquante ans ; son industrie manufacturière pèse aujourd'hui près d'un tiers de son PIB. La différence ne tient pas à la rhétorique. Elle tient à la transformation.
La Partie III — « De la Stratégie à l'État » (neuf chapitres) constitue le cœur opérationnel. Dr. SAKHO entre dans le détail de ses grandes expériences institutionnelles l'ADEPME, l'OFOR, l'ONAS avec une granularité rare sur les méthodes de transformation, les arbitrages difficiles et les conditions de l'excellence institutionnelle. L'ouvrage se conclut par une note de mentorat adressée à tous ceux qui gouvernent ou aspirent à gouverner le secteur parapublic africain.
La thèse centrale : la compétence comme seul substitut à la complaisance
Gouverner est un métier signifie que la conduite d'une institution publique exige une compétence technique, une vision de long terme et une éthique du service qu'aucun réseau de fidélité ne saurait remplacer. Lorsque la nomination devient une récompense plutôt qu'un mandat, l'institution fonctionne en apparence et se délite en profondeur.
L'ouvrage porte aussi une définition de la loyauté qui mérite d'être méditée : la seule loyauté qui sied à un agent public est celle qu'il doit au peuple, à la loi, aux institutions jamais à un homme. Le fonctionnaire qui dit non pour protéger l'intérêt général n'est pas déloyal, il est républicain. Dans un continent où l'on confond trop souvent allégeance et service, cette grammaire constitue un acte intellectuel courageux.
Sur l'attractivité des territoires, la thèse est tout aussi tranchée : un territoire ne séduit pas parce qu'il proclame son attractivité, mais parce qu'il en crée les conditions réelles. L'investisseur observe les actes, mesure la prévisibilité des règles, évalue la cohérence entre ce qu'un territoire promet et ce qu'il délivre. L'attractivité est une architecture, pas une campagne de communication.
Des miroirs, pas des modèles et une parole sans démagogie pour la jeunesse
Les benchmarks asiatiques Corée du Sud, Vietnam, Singapour, Rwanda, Maroc ne sont jamais présentés comme des modèles à copier, mais comme des « miroirs » : des trajectoires qui montrent ce que la méthode, la cohérence et la durée peuvent produire dans des contextes souvent aussi contraints que ceux de l'Afrique subsaharienne.
Quant à la jeunesse, Dr. Sakho lui reconnaît le droit d'être en colère, puis lui dit l'essentiel sans démagogie : « L'emploi des jeunes ne se règle pas par la compassion, il se règle par la compétitivité. » Tant que le système éducatif produira des diplômes sans produire les compétences que l'économie réclame, la frustration et l'exil continueront. C'est une parole d'aîné qui ne flatte pas et qui respecte davantage la jeunesse en lui demandant de se préparer qu'en lui promettant des lendemains faciles.
Un ouvrage qui manquait
« Aucun système ne dépasse la qualité des femmes et des hommes qui le portent. » Cette phrase, placée en exergue, dit l'essentiel de la philosophie de l'ouvrage. Ni pamphlet militant, ni rapport technique, ni mémoire d'ego « Gouverner est un Métier » est un témoignage intellectuellement honnête, stratégiquement structuré, résolument tourné vers l'action. À l'heure où l'Afrique débat avec intensité de ses institutions et de son modèle de développement, il arrive exactement au bon moment.


